Portrait compagnie ZONE -poème-

Publié le 2/15/26 par Olivier Tirmarche
Portrait
ZP- Citadelle 1

ZONE -poème- : une esthétique qui refuse la compromission

Ni manifeste, ni contre-modèle spectaculaire, le travail de ZONE -poème- s’inscrit dans une lignée singulière et déterminée du spectacle vivant contemporain : celle des pratiques qui font de la relation, du temps long et de l’émotion des matériaux esthétiques à part entière.

À travers une démarche située à la croisée de la danse, de la performance et du théâtre post-dramatique, la compagnie fondée par Simon Capelle et Mélodie Lasselin développe depuis une dizaine d’années une œuvre qui interroge autant ce que l’art montre que ce qu’il fait — aux corps, aux affects, aux cadres de perception. Analyse d’une esthétique qui refuse la compromission.

Un refus de l’assignation

Zone -poème- échappe aux disciplines établies du champ artistique. Théâtre, performance, chant, danse, pratiques amateurs, travail de territoire : les catégories glissent, se superposent, perdent leur pouvoir de définition. Ce refus de l’assignation n’est pas un simple geste d’indépendance esthétique ; il relève d’une position critique à l’égard de la structuration même du champ culturel, historiquement organisé par disciplines, réseaux et économies spécifiques.

Chez Zone -poème-, il n’y a pas de primauté du récit, ni du corps, ni de la scénographie, ni de la musique, ni de la lumière : la dramaturgie se construit comme un champ de forces où circulent sons, présences, temporalités, images, pensées et émotions.

Art et vie : une critique de l’autonomie esthétique

La porosité revendiquée entre art et vie constitue l’un des fondements idéologiques du travail de ZONE -poème-. Cette position peut être située en regard de ce que l’on a appelé, à partir des années 1990, l’« art relationnel », théorisé notamment par Nicolas Bourriaud (1). Institutionnalisée dans le champ de l’art contemporain, cette approche a progressivement fait de la relation — convivialité, participation, interaction — un critère de valeur en soi, souvent évalué indépendamment de la valeur artistique des situations produites. Mais contrairement à certaines formes d’art relationnel institutionnalisé, il ne s’agit pas pour ZONE -poème- de produire des situations conviviales ou des dispositifs participatifs à visée sociale. La compagnie ne cherche pas nécessairement à réparer le lien social ; elle cherche à en éprouver les tensions.

En travaillant de manière récurrente avec des amateurs et des habitants d’un territoire, ZONE -poème- s’inscrit dans une tradition critique qui remet en cause l’autonomie de l’œuvre d’art, sans pour autant dissoudre l’exigence formelle. Cette position fait écho aux débats ouverts par Claire Bishop autour des limites du social turn (2) : la valeur esthétique d’un projet ne se mesure pas à son seul impact social, mais à la qualité des formes sensibles qu’il produit.

Chez Zone -poème- , l’expérience vécue n’est jamais présentée comme telle : elle est transformée, montée, parfois fragmentée, afin de devenir perceptible dans un cadre de représentation. L’art n’est pas le prolongement de la vie, mais un opérateur vivant de déplacement.

Une esthétique de la justesse

La méfiance exprimée par la compagnie à l’égard de la notion de beauté, au sens de la production de belles images scéniques, s’inscrit dans une critique plus large de l’esthétisation comme neutralisation politique. La beauté, lorsqu’elle devient un objectif, tend à produire du consensus, à lisser les aspérités du réel.

ZONE -poème- lui préfère la justesse — une notion moins normative, plus instable, qui engage une relation éthique autant qu’esthétique. Cette position rappelle les réflexions de Jacques Rancière dans le *Partage du sensible - esthétique et politique* (3) : ce qui importe n’est pas la production d’un beau universel, mais la reconfiguration des manières de voir, d’entendre et de sentir.

Les formes développées par la compagnie sont souvent minimales, parfois volontairement rugueuses. La scène n’est pas un espace d’illusion, mais un lieu d’exposition des conditions mêmes de la représentation. En ce sens, la posture de Zone -poème- rejoint certaines intuitions d’Antonin Artaud concernant la responsabilité de l’artiste : non pas seulement représenter le monde, mais en révéler les tensions enfouies, au risque de l’inconfort et de la dissonance.

Géographies sensibles

Le travail de Zone -poème- ne peut être dissocié des territoires qu’il traverse. Le terme même de « zone », constitutif du nom de la compagnie, renvoie moins à une délimitation géographique qu’à un espace d’expérimentation : une zone temporaire, poreuse, où des corps, des récits et des pratiques se rencontrent. Les phases de recherche menées sur différents territoires ne relèvent pas d’une simple contextualisation locale, mais d’un véritable protocole de travail, dans lequel le lieu devient un co-auteur silencieux de l’œuvre.

Ces immersions prolongées produisent des formes qui portent en elles les strates culturelles, sociales et politiques des espaces traversés. En retour, les œuvres de Zone -poème- ne sont jamais reçues de manière homogène. Simon et Mélodie soulignent combien un même spectacle peut susciter des lectures, des affects, voire des résistances radicalement différentes selon les pays, les cadres culturels ou les histoires collectives. Ce déplacement géographique agit alors comme un révélateur : il met en lumière le caractère situé de toute réception artistique et rappelle que le sens n’est certainement jamais entièrement contenu dans l’œuvre, mais se rejoue dans chaque contexte de présentation, dans chaque géographie.

Loin de chercher à neutraliser ces écarts, la compagnie les considère comme constitutifs de son projet. La circulation internationale ne vise pas l’universalité, mais l’épreuve du relatif : éprouver ce qui résiste, ce qui se transforme, ce qui échappe. Ainsi, la géographie devient moins un décor qu’un opérateur critique, un moyen de penser l’art comme pratique située, traversée de nombreuses nuances. Le temps comme matériau critique

L’un des aspects les plus remarquables du travail de ZONE -poème- réside dans son usage du temps comme matériau dramaturgique. Là où le spectacle vivant est souvent soumis à des logiques de formatage temporel — durées standardisées, rythmes efficaces, lisibilité immédiate — la compagnie revendique des temporalités étirées, discontinues, parfois inconfortables.

Cette approche revendique une filiation avec le cinéma de Jean‑Luc Godard, notamment dans son usage du montage comme principe critique : montage discontinu, refus de la narration linéaire, juxtaposition de fragments hétérogènes qui produisent du sens par collision plutôt que par continuité. En ralentissant, en suspendant, en fragmentant le temps, ZONE -poème- oppose une résistance sensible à la marchandisation de l’attention contemporaine.

Dans la pièce CITADELLE, le temps n’est pas seulement une forme, mais un thème : celui de l’irréversibilité, du basculement, de la tragédie comme impossibilité de retour. La dramaturgie ne raconte pas une histoire ; elle fait éprouver une condition, elle nous met littéralement à l’épreuve du temps.

Une distance critique élastique

À rebours d’une certaine tradition critique fondée sur la distanciation ironique, ZONE -poème- assume pleinement le registre émotionnel. Cette position est inspirée de la pensée d’Antonin Artaud — telle qu’elle s’exprime notamment dans Le Théâtre et son Double (4), non dans une logique de référence formelle, mais dans une conception du théâtre comme force agissante, capable d’affecter physiquement et psychiquement le spectateur, de mettre en crise ses habitudes perceptives plutôt que de les conforter.

Ce registre théâtral semble assez risqué, tant l’émotion est souvent suspectée de manipulation ou de dépolitisation. Mais c’est ce qui fait aussi la force des œuvres de Zone -poème- : jouer avec nos affects de manière élastique et toujours avec notre consentement.

La compagnie revendique l’émotion comme un lieu de conflictualité et de friction, non comme un refuge. La colère, la peur, le trouble peuvent devenir des forces positives de mise en mouvement, à condition d’être travaillées, accompagnées, structurées par la pratique de l’art.

Cette approche rejoint une conception des affects comme forces politiques, au sens spinoziste du terme : l’émotion n’est pas l’ennemie de la pensée ; elle en est l’un des vecteurs.

Rester dans le monde

ZONE -poème- ne nie pas la dimension croyante de son travail. Croire que l’art peut produire des effets, non pas directement sur le monde, mais sur les manières de le percevoir, de s’y situer et de l’habiter.

Cette croyance ne se protège pas : elle s’expose. Contre les mirages messianiques comme contre la facilité cynique, la compagnie choisit le collectif, la contradiction et la mise en jeu de ses fragilités comme seules lignes de crête.

En cela, ZONE -poème- s’inscrit dans une éthique de la pratique plutôt que dans une idéologie de l’art. Il ne s’agit pas tant de changer le monde, mais de rester avec lui, de ne pas s’en détourner.

Ouvrir des espaces

Dans un contexte artistique marqué par la standardisation des formes, la pression à la visibilité et l’accélération des productions, ZONE -poème- propose une autre économie du geste artistique : relationnelle, émotionnellement engagée, en quête de justesse. Ni spectaculaire ni consensuelle, la démarche de ZONE -poème- rappelle que l’art, dès lors qu’il se confronte à ses propres conditions d’existence, demeure capable d’ouvrir des espaces de pensée et de sensation partagées — non comme promesse, mais, au sens où John Dewey l’entend, comme expérience (5).

(1) Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Presses du réel, 1998

(2) Claire Bishop,The Social Turn: Collaboration and its Discontents, Artforum, vol.44, N°6, février 2006

(3) Jacques Rancière, Partage du sensible - esthétique et politique, La fabrique, 2000

(4) Antonin Artaud, Le Théâtre et son Double, Gallimard, 1938

(5) John Dewey, L’art comme expérience, Folio, 2010

ZP Citadelle 2

CITADELLE répétitions - @ Sidonie Hadoux

© Sidonie Hadoux

Propos recueillis par Olivier Tirmarche, dans le cadre d’Emerge, 09.02.2026