Portrait Carolina Mendonça

Publié le 1/13/26 par Olivier Tirmarche
Portrait
Something is approachinf

Carolina Mendonça : le corps comme lieu de trouble et de transformation

Calme, la voix posée mais précise, Carolina Mendonça parle de ses œuvres comme d’espaces d’expérience partagée. Entre l’Amérique du Sud et l’Europe, la chorégraphe et performeuse tisse depuis plusieurs années un travail singulier, où le corps devient à la fois matière, mémoire et résistance. « Je ne cherche pas à représenter quelque chose, dit-elle, mais à créer des conditions pour que le regard, la perception et le langage se déplacent. »

Le corps exposé : désapprendre le regard

Dans Zones of Resplendence, pièce majeure créée en 2022, la scène s’ouvre sur une vingtaine de minutes de demi-nudité. Vingt minutes de lenteur et d’endurance, où les corps — ni tout à fait masculins ni tout à fait féminins ni tout à fait humains — occupent l’espace dans un mouvement hypnotique, jusqu’à saturer le regard du spectateur. « La durée est essentielle », explique Carolina. « Elle permet de désapprendre la manière habituelle de voir la nudité, de désactiver le réflexe de sexualisation. »
Loin d’un geste provocateur, cette exposition prolongée devient un acte de déconstruction. Les corps se métamorphosent peu à peu en figures hybrides, animales, blessées — survivantes d’un monde abîmé. La scène devient un terrain de transformation plus qu’un lieu de représentation.

Entre violence et transe

Dans la seconde partie de la pièce, la parole surgit : des fragments biographiques, des images d’armes, de guerre, de rêves récurrents de violence. Ces éclats de mémoire composent un paysage mental où l’intime se mêle au collectif. « J’ai fait l’expérience de la violence au quotidien », confie-t-elle. « Mais sur scène, ce n’est pas la dénonciation qui m’intéresse ; c’est la manière dont le corps garde la trace de cette violence, comment il la rejoue ou la détourne. »
Le mouvement s’intensifie parfois jusqu’à la transe, proche du rituel, avant d’être soudain traversé par un éclat d’humour. La fameuse scène du lip-sync du postérieur provoque un rire gêné, libérateur. « L’humour, c’est une manière de respirer, de résister aussi. Il ne s’agit pas d’un effet comique, mais d’un déplacement du regard : certains disent que la femme a deux bouches… »

L’intime, la perte et l’exil

Dans cette œuvre comme dans les suivantes, la biographie affleure sans jamais se figer en récit. Carolina parle de souvenirs d’enfance, de la part d'ombre de son grand-père et des violences qu’elle a subit enfant, du soulagement mêlé à la tristesse qui a suivi son décès. Cette part intime n’est pas là pour s’exhiber mais pour questionner la distance entre l’artiste et le public. « J’ai appris que l’empathie est un matériau à manier avec précaution », dit-elle. « Il faut accueillir les émotions que le spectacle provoque, mais ne pas s’y noyer. »
Ayant travaillé longtemps au Brésil et depuis quelques années à Bruxelles, elle explore les dissonances culturelles, les continuités de la violence et la manière dont le déplacement redéfinit le regard artistique.

Du trauma au plaisir

Avec Something is Approaching (2023), Carolina poursuit un dialogue souterrain avec Zones of Resplendence. Les deux pièces forment un diptyque, deux chemins issus d’une même source. Mais cette fois, la perspective change : « c’est le texte et la manière de le porter en scène, comme un matériel chorégraphique que j’explore »
Un tournant s’incarne aujourd’hui dans un nouveau projet, Molecular Excitement, développé avec le réseau européen EMERGE « J’avais besoin de m’éloigner du trauma, d’ouvrir une recherche sur le plaisir, sur la surface plutôt que sur la blessure. ». L’artiste y cherche à éprouver des états de joie, de porosité, de vibration — comme une extension de la pensée dans le corps. « Je veux comprendre ce que le plaisir fait à la profondeur, comment il peut être aussi politique que la douleur. »

Dramaturgie collective et transmission

Parallèlement, Carolina Mendonça mène Common Soil, un atelier consacré à la dramaturgie collective. Ce travail de groupe, mené avec d’autres artistes de sa génération, questionne la figure du créateur isolé et les logiques de production accélérées. « J’essaie de créer des espaces où la pensée circule sans hiérarchie », précise-t-elle. « La dramaturgie n’est pas seulement une écriture, c’est une écoute partagée, c’est aussi un presque une nécessité de la questionner, à plusieurs, de s’enrichir les uns les autres. »

Langue, traduction et présence

Texte et voix occupent une place essentielle dans son œuvre : de longues phrases scandées comme des incantations, où la langue devient rythme et souffle. « J’aime quand les mots se déplacent vers le corps », dit-elle. « Le texte est une danse, une vibration. »
Lorsqu’elle joue à l’étranger, Carolina préfère traduire et réécrire plutôt que sur-titrer : « La traduction est déjà une performance. C’est une manière de réactiver le sens, de traverser la langue plutôt que de la dominer. »

Un art de la porosité

Chez Carolina Mendonça, tout est question de porosité : entre le corps et le texte, le personnel et le collectif, la blessure et la joie. Sa pratique ne cherche pas la pureté d’un geste, mais l’épaisseur d’un vécu partagé.
« Ce que je veux, conclut-elle, c’est créer des situations où quelque chose circule — pas une vérité, mais une expérience du sensible. »
Entre rituels, éclats de rire et silences, son art invite à une traversée où l’intime devient politique, et où la fragilité se transforme en force d’action.

« (…) Lorsque les performeurs rampent, on perçoit le poids du sédiment, du temps qui pèse. Lorsqu’ils se relèvent, en sueur, on sent l’odeur du soufre. On comprend alors que le corps n’est pas seulement un corps — c’est un sismographe. Et à cet instant, on ne regarde plus un spectacle. On est accordé à une fréquence que l’évolution nous a appris à éviter. Ce qui est intéressant, c’est que si l’on suit l’invitation et qu’on se laisse traverser, soudain, ce n’est plus si insupportable. On se laisse couler. Les lumières changent. On reste ouvert. (…) »

Extrait de Liquid Desert – A Response to “Something is Approaching” by Carolina Mendonça, Eva Neklyaeva, Podium Programmation, Viernulvier, 21 septembre 2025, Bruxelles.

Something is Approaching

Something_is_Approaching-JonasVerbeke

© Jonas Verbeke

Interview réalisée par Olivier Tirmarche dans le cadre du projet Emerge, 29.10.2025